Cet article illustre, à travers une situation concrète, comment l’ajustement dans le moment et l’improvisation permettent d’initier un accompagnement autour des émotions et des interactions dans la famille.
Il y a des moments où rien ne se passe comme prévu.
Je devais rencontrer une maman pour parler d’objectifs, en remplaçant une collègue en arrêt de travail. Je ne savais rien de la situation.
Et pourtant, ce qui s’est joué ce jour-là m’a amené à réfléchir autrement à ma pratique : à l’improvisation, à la régulation émotionnelle… et aux liens avec l’hypnose conversationnelle.
Dans mon travail d’intervenant socio-éducatif à Histoires de PARENTS (Vaud), j’accompagne quotidiennement des familles dans des situations où les tensions du quotidien, la fatigue et les émotions prennent parfois le dessus.
Dans ces moments, je m’appuie sur mes repères socio-éducatifs, tout en laissant une place à ce qui se joue dans le corps, les émotions et la relation.
J’arrive à 12h45.
Je suis invité au salon. En passant par la cuisine, j’aperçois le repas déjà prêt sur la table, qui attend les enfants.
Deux enfants, de 3 et 5 ans. Au début, ils se cachent.
Cela permet à la maman et à moi de faire les présentations, et d’aborder brièvement le but de l’entretien : fixer des objectifs pour l’accompagnement.
Puis, soudain, des pleurs. Le garçon a frappé sa sœur. Elle est inconsolable.
La maman essaie tout :
Mais rien ne fait effet.
Mon hypothèse : les enfants ont faim, et la petite est fatiguée — deux facteurs fréquents dans les situations de tensions et de débordement émotionnel chez les enfants.
Je suggère de passer à table. Ce n’est pas ce que je fais habituellement en entretien.
Les enfants sont installés à table. La maman reste centrée sur sa fille en pleurs. Elle tente encore de la calmer, sans succès. Je lui propose de s’asseoir avec nous.
Le garçon commence à manger.
Je remarque les guitares accrochées au mur dans la cuisine.
Je demande qui en joue.
La maman me dit qu’elle en jouait avant, il y a longtemps. Aujourd’hui, elles ne servent plus que de décoration.
Je lui demande si je peux en prendre une. Elle accepte.
Je prends une guitare. Je l’accorde. Je joue.
Quelques accords seulement, et quelque chose change.
La petite se calme et elle mange. Le climat s’apaise.
C’est curieux. Je n’ai jamais fait cela en entretien avant.
C’est spontané. Ce n’est pas une intention. Ce n’est pas pensé comme une technique.
Et pourtant, avec le recul, l’effet peut se décrire en termes plus « techniques » :
il s’agit d’un déplacement de l’attention et de l’état émotionnel.
À partir de là, nous avons un moment de conversation « normale », durant lequel je propose des ajustements très simples.
J’invite la maman à dire ce qu’elle ressent maintenant que la situation s’est apaisée et que cela se passe bien.
Elle dit aux enfants :
« Je me sens bien, apaisée. Je suis contente. »
J’explique que cela peut motiver ses enfants si elle valorise les comportements positifs.
Et je rajoute que, dans le stress du quotidien, on oublie souvent de valoriser ce qui se passe bien chez les enfants.
Le grand réclame son dessert. Il s’ensuit un échange sur les habitudes. Ici, les enfants ont toujours un dessert quand ils finissent leur assiette. Je raconte que, dans certaines autres familles, le dessert est donné quand les enfants se sont bien comportés.
Madame écoute de manière intéressée. Je ne lui dis pas comment elle doit faire. Mon intention est d’ouvrir sur d’autres possibles et de questionner les règles implicites.
Au bout d’un moment, la petite recommence à pleurer. Elle n’arrive pas à finir son assiette.
Je partage mon hypothèse : elle est fatiguée ?
Madame répond :
« Oui, c’est l’heure de la sieste. D’habitude, elle s’endort dans la poussette quand j’amène son frère à la gym. »
Je lui dis que, si elle veut, on peut se promener un peu avec la poussette avant d’aller au bus ensemble. Elle trouve que c’est une bonne idée. Là encore, je me surprends de proposer une autre manière de poursuivre notre « entretien ».
Ensuite, elle s’occupe de préparer la petite et me laisse avec le grand.
Je lui propose de débarrasser et de nettoyer la table, ce qu’il fait avec plaisir.
On retourne au salon. La petite s’est endormie sur le canapé.
Le garçon commence à jouer, pendant que sa maman lui met sa veste et son pantalon.
Finalement, on décide de rester encore un moment.
La petite dort.
Le garçon joue tranquillement.
À un moment, il s’approche de sa sœur, un peu taquin. On lui dit de la laisser tranquille, de profiter pour jouer.
Il repart jouer. Madame le valorise.
Je fais remarquer à la maman combien ces moments de calme peuvent faire du bien.
La maman me répond que c’est vrai. Qu’ils sont souvent stressés. Et qu’il y a aussi beaucoup de « discussions » avec son mari.
Je vérifie : « Des disputes ? » Elle confirme.
Elle m’explique leur quotidien. Le père rentre du travail épuisé. Il travaille sur les camions poubelles. En rentrant à la maison, il n’aurait qu’une envie : prendre un bon bain et se reposer. Mais il doit s’occuper des enfants.
La maman part travailler à 18h, pour faire des nettoyages dans une garderie. Elle rentre vers 22h, et souvent les enfants ne dorment pas encore. Le père est épuisé, démuni.
Je lui dis :
« Mais quelle vie… Vous ne vous voyez donc pas ? Vous n’avez plus de vie de couple ? »
Elle me répond :
« Si, le week-end… mais là aussi c’est compliqué avec les enfants. »
C’est là que je me dis qu’il y a quelque chose à travailler avec les deux parents.
Je me souviens que la maman avait dit que le père s’était opposé à l’accompagnement au départ.
Dans ce type de situation, je me demande si notre accompagnement avec des entretiens seuls suffit, alors que la charge du quotidien reste si importante pour cette famille.
Je me pose donc la question question :
Comment accompagner cette famille à trouver d’autres ressources de soutien, vu qu’elle n’a presque pas de relais dans son réseau social?
Comment lui permettre d’accéder à d’autres ressources possibles telles que :
Et je me demande :
Par qui passer pour mieux articuler et faire fonctionner ensemble ces ressources ?
Est-ce qu’on pourrait créer des conditions pour que les parents puissent souffler ?
Un rendez-vous est prévu avec les deux parents dans deux semaines. Le père a dû prendre congé pour aller à un rendez-vous avec la psychologue de son fils. Puis ils iront à la gym ensemble, en voiture.
Je propose de les rejoindre à la cafétéria de la gym.
On verra ce qui est possible : ouvrir un espace de parole et d’ajustement entre parents, aller de l’avant en les laissant formuler des objectifs ensemble ?
Suite à cet entretien inhabituel, qui s’est terminé à l’arrêt de bus, je me suis posé la question :
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Je n’ai pas fait « comme d’habitude ». J’ai improvisé. Mais pas au hasard.
Je me suis appuyé sur des repères que je connais.
Avec le recul, cela ressemble beaucoup à ce que je pratique en hypnose :
Il y a une forme structurée d’hypnose, où l’hypnotiseur donne des instructions : « Regardez ce point. Faites ceci, faites cela. »
Et il y a d’autres formes, plus souples, conversationnelles, où l’on saisit les moments, les brèches dans les schémas cognitifs et communicatifs, dans lesquelles on peut faire des suggestions.
Durant cet entretien, j’ai, sans y réfléchir, interrompu certains automatismes, certains enchaînements habituels. J’ai proposé d’autres visions, d’autres pistes, et j’ai valorisé et soutenu ce qui fonctionnait déjà.
Et j’ai eu l’impression que mes « suggestions » ont été reçues.
Ce jour-là, je n’ai pas vraiment fait un « entretien ».
J’ai travaillé dans et avec la situation.
Et pour la suite, avec le père, je me dis simplement :
Ne pas tout prévoir
Rester attentif
Me laisser aussi surprendre.
Pour plus d’informations sur la prestation mentionnée dans cet article, veuillez suivre le lien vers www.histoires-de-parents.ch.
Histoires de PARENTS est une prestation de soutien éducatif gratuit pour les parents domiciliés dans le canton de Vaud.